Québec. Le site archéologique Cartier-Roberval – Une histoire mal connue – Un chantier inachevé

Le site archéologique Cartier-Roberval, propriété de la Commission de la capitale nationale du Québec (CCNQ), est situé sur le promontoire du Cap Rouge, au confluent du fleuve Saint-Laurent et de la rivière du Cap-Rouge, à Québec. Le site a été découvert en octobre 2005 à l’occasion d’un projet de construction sur le promontoire du Cap Rouge. Deux interventions archéologiques préliminaires au moyen de sondages ont mis au jour une collection d’objets confirmant la localisation probable à cet endroit du premier établissement colonial français construit en Amérique au 16e siècle. En août 2006, ces résultats étaient jugés suffisamment probants pour que le Gouvernement du Québec décide de lancer une campagne de fouilles archéologiques confiée à la CCNQ.

Les fouilles réalisées en 2007, 2008 et 2010 ont permis d’explorer les ruines découvertes sur le promontoire du Cap Rouge. Plus de 5000 artéfacts et environ 4700 écofacts[1] ont été identifiés, issus d’une épaisse couche de débris d’un fort incendié, délimité sur une surface d’environ 1500 m2 en bordure de falaise. Les archéologues ont ainsi dévoilé la présence du fort d’en haut de l’établissement colonial français des années 1541-1543, connu d’après les récits de voyage de son commandant, Jean-François de la Rocque, sieur de Roberval, et de son second, Jacques Cartier. Toutefois, seuls trois bâtiments sur les six mentionnés dans les récits historiques ont pu être identifiés à ce jour sur 20% de cette surface.

Bien qu’inachevées à 80%, ces fouilles archéologiques ont entrouvert un nouveau chapitre de l’histoire française en Amérique. De quel chapitre s’agit-il ? Revenons aux années 1530, quand commence l’aventure coloniale française au Canada…

Une histoire française mal connue

Lors de ses deux premiers voyages dans le golfe puis la vallée du Saint-Laurent, en 1534 et 1535-1536, Jacques Cartier avait rencontré les Iroquoiens du Saint-Laurent, dont les deux principaux villages se situaient à Stadaconé (Québec) et Hochelaga (Montréal). Il avait ensuite ramené en captivité en France le chef stadaconien Donnacona. Sans doute séduit par les discours de Donnacona sur les richesses présumées du Canada, François 1er avait décidé d’entreprendre la colonisation de ce pays et en avait confié le projet non pas à Jacques Cartier mais au sieur de Roberval. En mai 1541, Cartier quitte Saint-Malo, sans Roberval, pour son troisième voyage au Canada, à la tête d’un convoi de cinq navires. Roberval l’a autorisé à assumer seul la gouvernance de la colonie, étant lui-même contraint d’attendre à Saint-Malo les pièces d’artillerie et autres marchandises nécessaires aux navires qui doivent compléter l’expédition.

Trois mois plus tard, Cartier arrive à Stadaconé, puis se rend au Cap Rouge où il fait construire un établissement qu’il nomme Charlesbourg-Royal, protégé par deux forts, le premier au pied de la falaise, le second sur le promontoire du Cap Rouge. Malheureusement, Cartier doit abandonner la colonie en juin 1542. L’expérience de Charlesbourg-Royal ne dure qu’une année, notamment à cause de l’hostilité des Stadaconiens, mais sera déterminante pour le séjour de Roberval. Pendant ce temps, celui-ci quitte enfin La Rochelle en avril 1542 avec trois navires, puis croise Cartier à Terre-Neuve, qui refuse de l’accompagner au Cap Rouge. Finalement, Roberval débarque au Cap Rouge en juillet 1542, où il renomme l’établissement colonial France-Roy. Après un hiver difficile pour la colonie, Roberval rentre probablement en France à la fin juillet 1543, sans doute réquisitionné par le roi pour participer à la guerre contre l’Espagne. Retenons néanmoins que l’expérience de France-Roy peut être perçue comme une étape cruciale de la présence française en Amérique.

En réalité, cette première tentative d’établissement de deux ans (1541-1543) est très mal connue, surtout pendant les périodes hivernales, en raison du caractère lacunaire des récits historiques. C’est pourquoi les fouilles archéologiques déjà réalisées sur le site Cartier-Roberval étaient indispensables, bien qu’elles ne soient pas suffisantes…

Des fouilles archéologiques inachevées

Les fouilles archéologiques ont permis d’affiner les hypothèses de recherche du corpus historique du projet. Pour l’essentiel, le fort d’en haut était bien d’architecture européenne du début de la Renaissance et de nature aristocratique et fortifiée, protégeant une colonie socialement diversifiée. La colonie n’a cependant réellement exploité les ressources locales que lors de sa deuxième année d’occupation du site (celle du sieur de Roberval), dans le cadre de relations apaisées avec ses voisins stadaconiens. En dehors des trois bâtiments à caractère résidentiel identifiés, il manque pourtant d’autres bâtiments mentionnés dans les récits historiques, soit les deux autres corps de logis, le four à pain et le « poêle pour se chauffer ». Et au-delà de la surface de 1500 m2 inexplorée à 80%, il reste aussi à trouver, dans le parc Cartier-Roberval, l’aire agricole, le cimetière et les moulins à eau.

Le Parti Libéral du Québec, à la tête du Gouvernement de la province, a donc logiquement envisagé, en 2015 et 2016, une deuxième phase de fouilles, qui ne s’est pas concrétisée faute de financement. En février 2018, le site Cartier-Roberval et sa précieuse collection d’artéfacts et écofacts ont tout de même été classés au patrimoine culturel du Québec. Après sa victoire aux élections provinciales du 1er octobre 2018, la Coalition Avenir Québec a ensuite annoncé un plan de cinq ans pour seulement préserver et valoriser en l’état le site archéologique, en commençant par l’enfouissement de ses vestiges. Aujourd’hui, le site Cartier-Roberval est doté d’un bâtiment d’accueil, d’un parcours d’interprétation et d’une passerelle d’observation offrant une vue panoramique sur le fleuve Saint-Laurent et l’embouchure de la rivière du Cap Rouge. Doit-on pour autant se satisfaire de l’abandon du chantier de fouilles ?

Les deux archéologues responsables du chantier ont regretté que l’enfouissement du site par du matériau stérile n’empêche pas les marmottes et autres petits animaux indésirables de contourner l’obstacle et de détruire les objets non encore déterrés. En décembre 2022, ils ont fondé l’Institut Cartier-Roberval pour conforter leur leadership en matière de recherche scientifique sur le site. Leur priorité est très claire. Seule la poursuite des fouilles permettra de compléter et d’approfondir la connaissance historique et archéologique du site, préalable incontournable à son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO. C’est à ce prix que ce site fondateur de l’histoire du Québec sera valorisé à sa juste mesure.

Jean-Marc Agator

Sources

Chantier archéologique Cartier-Roberval – Promontoire du cap Rouge (CeEu-4), Québec, Canada, sous la direction de Gilles Samson et Richard Fiset, Rapport de synthèse des fouilles 2007-2008, août 2013.

Sites internet sur le site archéologique Cartier-Roberval : Répertoire du patrimoine culturel du Québec ; Commission de la capitale nationale du Québec ; Radio-Canada (Le site Cartier-Roberval en danger, juillet 2019) ; Institut Cartier-Roberval ; Société historique de Cap Rouge.


[1] Artéfacts : objets fabriqués par l’homme. Ecofacts : résidus matériels d’origine animale, végétale ou minérale non fabriqués par l’homme mais résultant de son action sur l’environnement.