Québec. Jacques Cartier et l’arbre miraculeux

Depuis près de 500 ans, un mystère entoure le premier séjour de Jacques Cartier le long du fleuve Saint-Laurent, en 1535-1536. Etablis à l’embouchure de la rivière Saint-Charles, près du village iroquoien de Stadaconé (actuelle ville de Québec), Cartier et ses hommes ont subi un hiver très rude. Au mois de mars, 25 hommes étaient déjà morts du scorbut et plus de 40 gravement atteints. C’est alors que Cartier a rencontré par hasard Domagaya, fils (ou neveu) du chef Donnacona, qui lui a fourni une information capitale. Domagaya était aussi malade du scorbut et en a guéri grâce à la décoction de feuilles et d’écorce pilée d’un arbre que les Autochtones appellent Annedda. Avec l’aide de deux femmes autochtones, Cartier a alors appliqué ce remède à ses hommes qui ont tous recouvré la santé en moins de huit jours. Il n’a jamais vu un arbre « aussi gros et aussi grand » dont il ne retiendra que le nom autochtone, Annedda…

Les historiens, botanistes et ethnologues québécois s’interrogent encore aujourd’hui sur l’identité de cet arbre mystérieux, sans être parvenus à un consensus. C’est assurément un conifère, puisqu’il garde ses feuilles en hiver. Mais lequel ? En réalité, les chercheurs ont souvent ignoré les rares indications de Jacques Cartier et de ses contemporains, qu’ils estiment trop approximatives ou exagérées. Et pourtant, elles orientent fortement le débat. A vous de juger…

Les récits historiques

Dans ses récits de voyage au Canada (Relations), Jacques Cartier livre deux témoignages connus sur l’Annedda. En mars 1536, lors de son séjour près du village de Stadaconé, il découvre ainsi avec émerveillement les vertus thérapeutiques de cet arbre qui lui est inconnu et l’impressionne par sa taille. En août 1541, il revient dans la région pour tenter d’établir une colonie au cap Rouge (voir à la fin). C’est alors qu’il s’enthousiasme encore pour l’arbre « qu’ils appellent Annedda dans ce pays, qui fait plus de trois brasses[1] de circonférence et qui possède une qualité supérieure à celle de tous les autres arbres du monde ». Mais ce n’est pas tout…

Un troisième témoignage provient cette fois-ci du Saintongeais Jean Fonteneau, dit Alfonse, « capitaine pilote du Roy François 1er », qui a conduit l’expédition du sieur de Roberval au cap Rouge (voir à la fin). Il a laissé un manuscrit qui date de 1544 (La Cosmographie), dédié à François 1er, où figurent ses récits de voyages dans les mers du monde, parfois purement légendaires. Mais une observation retient l’attention, concernant la côte atlantique nord-américaine : « Et il y a en toutes ces terres grande quantité d’arbres et de plusieurs sortes, comme chênes, frênes, cèdres, cyprès, ormes, érables, hêtres, arbres de vie qui portent médecine, ils ont la gomme blanche comme neige » (citation traduite en français moderne). Alfonse cite manifestement l’Annedda (arbre de vie), car il a rencontré Cartier en juin 1542 à Terre-Neuve et exploré lui-même le golfe et le fleuve Saint-Laurent.

Enfin, le botaniste Pierre Belon est l’auteur de trois ouvrages datés de 1553, 1555 et 1557 où figurent deux informations précieuses. Belon a vu les années précédentes un jeune arbre du Canada nommé « arbre de vie », présenté au roi François 1er à son jardin de Fontainebleau, sans doute par Jacques Cartier lui-même, qui n’est autre qu’un Thuya occidental (Thuja occidentalis). Surtout, il a vu un autre jeune arbre de vie, apporté avec le précédent, dont le bois est dit « bois de vie », qu’il a identifié comme un Aleno ou Pin sauvage, en latin « Pinaster », et dessiné avec ses feuilles à cinq aiguilles (schéma).

Dans ce survol historique, le témoignage de Pierre Belon est le plus déterminant pour circonscrire l’énigme de l’Annedda que de multiples auteurs ont tenté de résoudre par différentes approches disciplinaires. Mais leurs études fourmillent d’imprécisions et ignorent bien souvent les observations des contemporains de Jacques Cartier. Alors voici, en toute humilité, une vision factuelle et sourcée de la fameuse énigme. Chacun se fera ensuite sa propre opinion…

Quel conifère est l’Annedda ?

Commençons par énumérer les cinq espèces de conifères identifiées comme l’Annedda dans les études, toutes riches en vitamine C et aux propriétés antiscorbutiques. En plus du Thuya occidental précité, il s’agit du Sapin baumier (Abies balsamea), de l’Epinette blanche (Picea glauca), du Pin blanc (Pinus Strobus) et de la Pruche du Canada (Tsuga canadensis). Ces espèces appartiennent aux cinq familles d’arbres indigènes de la forêt du Québec (voir l’Arbo-Quebecium : les conifères gymnospermes[2]). Quant aux auteurs de ces études, en voici deux particulièrement crédibles.

En 1954, l’ethnobotaniste Jacques Rousseau publiait la première étude structurée et bien documentée sur le sujet, qui en examinait les aspects botanique, linguistique, historique, folklorique (usage médicinal) et biochimique. Elle fait encore autorité aujourd’hui. Et tout récemment, en 2018, Berthier Plante, passionné d’histoire forestière du Québec, publiait la nouvelle version de son étude critique complète sur le sujet. Cette étude a le mérite de mettre en lumière l’empirisme des récits historiques et non leur exagération présumée. En apparence divergentes, les conclusions de ces deux auteurs ne sont pourtant pas si différentes…

Pour Jacques Rousseau, l’Annedda est le Thuya occidental, l’arbre de vie du Canada vu par Pierre Belon. Pour Berthier Plante, c’est l’autre arbre de vie du Canada que Belon a identifié comme l’Aleno ou Pin sauvage et qu’on nomme aujourd’hui Pin Cembro (ou Pin des Alpes). Or, dans la forêt du Québec, la seule espèce de pin indigène dont les feuilles ont cinq aiguilles est le Pinus Strobus (Pin blanc), par ailleurs le plus grand des arbres du Québec et l’arbre-emblème de l’Ontario ! Belon avait simplement confondu le Pin blanc avec le Pin Cembro, l’autre arbre de vie que Rousseau a ignoré dans son étude. Alors, Thuya occidental ou Pin blanc ? Les botanistes admettent que ces deux espèces de conifères exotiques sont bien les deux seules introduites en France à cette époque. Mais laquelle est l’Annedda ?

Examinons enfin la « gomme blanche comme neige » de Jean Alfonse, que Jacques Rousseau a aussi ignoré dans son étude. Dans son observation (voir ci-avant), Alfonse semble désigner l’Annedda (arbre de vie), dont il évoque la gomme, assimilée ici à la résine. S’agit-il du Pin blanc, dont on sait qu’il produit en abondance de la résine blanche ? S’agit-il du Thuya occidental, nommé aussi « Cèdre blanc de l’est », dont l’aubier[3] est presque blanc et les glandes résinifères bien visibles sur les feuilles ? Alfonse a-t-il vu la résine blanche d’autres arbres ? Reconnaissons volontiers qu’en l’absence de détails sur les circonstances de son observation, il est bien difficile de donner du crédit au pilote du roi…

Dans ses relations, Jacques Cartier avait promis d’apporter des précisions sur l’Annedda, dans un ultime témoignage qui n’a peut-être jamais existé. Le sieur de Roberval, pendant l’hiver 1542-1543 au cap Rouge, n’avait pas pu accéder au fameux remède qui guérit du scorbut. Peut-être s’agissait-il d’ailleurs d’un mélange de feuilles et d’écorces pilées de différentes espèces. La recette de l’Annedda a probablement disparu à jamais avec les Iroquoiens du Saint-Laurent dans la deuxième moitié du 16e siècle.

Note et sources

Colonie du cap Rouge 1541-1543 (dite Cartier-Roberval) : colonie fondée en août 1541 par Jacques Cartier sur le promontoire du cap Rouge, à environ 15 km en amont de Stadaconé (ville de Québec). Face à l’hostilité des Stadaconiens, Cartier a préféré l’abandonner en juin 1542 alors que son commandant en chef, Jean-François de la Rocque, sieur de Roberval, était retardé en France et venait seulement de quitter La Rochelle pour le rejoindre au cap Rouge. Finalement, les deux hommes se sont croisés à Terre-Neuve, un an avant que Roberval soit rappelé en France et abandonne définitivement la colonie. 

Belon, Pierre ; De arboribus coniferis, resiniferis… (1553).
Belon, Pierre ; Les observations de plusieurs singularités… (1555).
Belon, Pierre ; Portraits d’oiseaux, animaux, serpents, herbes, arbres… (1557).

Bideaux, Michel ; Jacques Cartier – Relations, Edition critique ; Les Presses de l’Université de Montréal, 1986.

Musset, Georges ; La Cosmographie, par Jean Fonteneau dit Alfonse de Saintonge ; Ernest Leroux, Editeur, Paris, 1904.

Plante, Berthier ; L’Annedda, l’histoire d’un arbre ; Société d’histoire forestière du Québec, 6e édition, révisée et augmentée, hiver 2018.

Rousseau, Jacques ; L’Annedda et l’arbre de vie ; Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 8 (n° 2), septembre 1954.


[1] Une brasse = cinq pieds, soit environ 1,60 m (Le Robert).

[2] A l’exception du genévrier de Virginie (petit arbre seulement présent dans l’Outaouais) et du mélèze laricin (seul conifère québécois qui perd ses feuilles à l’automne).

[3]  Partie tendre et blanchâtre qui se forme chaque année entre le bois dur et l’écorce d’un arbre (Le Robert).