Nouvelle-Ecosse. Les portes du presbytère

église sainte croix
Eglise Sainte-Croix, Pomquet (photo Brendan Riley)

Dans l’histoire du Canada atlantique, les communautés acadiennes et francophones minoritaires ont toujours lutté pour préserver leur culture et leur langue. Elles ont souvent subi des vexations et du mépris de la part de la majorité anglophone. Voici à ce propos une histoire édifiante qui se déroule dans le village acadien de Pomquet, dans l’est de la Nouvelle-Ecosse, sur les rives de la baie Saint-Georges. En août 2024, Pomquet organisait un festival pour son 250e anniversaire, en réunissant de nombreux participants pour un grand moment « en famille ». De l’avis de son organisateur, le festival a été un franc succès, « un peu comme une résurgence de fierté acadienne ». Ce profond besoin de fierté retrouvée est salutaire, résultant d’une longue histoire tourmentée, mais pour en comprendre les fondements, il faut d’abord revenir brièvement à la fondation du village.

Dans les années 1770 et 1780, dans l’actuel comté d’Antigonish, les colons acadiens ont fondé le village de Pomquet et, plus à l’est, les deux autres villages de Tracadie et de Havre-Boucher. Dans le même temps, de nombreux immigrants anglophones se sont installés dans la région. Contrairement aux villages de la région de Chéticamp, au Cap-Breton, ces trois villages ne sont pas adjacents et leur population n’est pas restée entièrement acadienne. Beaucoup d’Acadiens se sont donc assimilés rapidement à la majorité anglophone, si bien que la culture acadienne et francophone a été profondément affectée, voire méprisée.

Les portes du presbytère

C’est ce qu’avait constaté avec indignation, lors de sa visite à Pomquet, en 1876, le fonctionnaire Pascal Poirier, futur premier sénateur acadien, farouche défenseur de la langue française et de la culture acadienne. L’anecdote qu’il raconte porte un message de fierté très inspirant pour les générations d’Acadiens actuelles.

« De Tracadie, j’allai à Pomquet. Sur la route, je rencontrai un paysan, que je fis monter dans ma voiture. Nous causâmes.

  • Si vous allez voir le prêtre, me dit-il, ils vous feront entrer au presbytère par la cuisine.
  • Et pourquoi cela ?
  • Parce que nous autres, les Français, il faut passer par la cuisine, quand j’allons le voir.
  • Et les autres ?
  • Ben, quand c’est des Anglais, y pouvont passer par la porte de devant.

Je bondis d’indignation.

  • Je vais voir cela, lui dis-je.

Je poussai directement au presbytère.

  • Je désire voir M. le curé, dis-je, en français, à la grosse fille joufflue qui vient m’ouvrir.
  • All right. Go by the other door.
  • J’entrerai par la porte où entrent les chrétiens, et non par celle où entrent les chiens, dis-je, sur un ton très élevé.

Au bruit que je fis, le curé vint à la porte.

  • You want to see me, Sir?
  • Oui, Monsieur.
  • Entrez, alors, me fit-il, en un français très correct.

Tous les prêtres de nos provinces faisaient leur séminaire à Montréal ou à Québec, où ils apprenaient à parler notre langue ».

propriété chez deslauriers
Propriété Chez Deslauriers, surplombant la plage de Pomquet (Photo Société de développement de Pomquet)

Aujourd’hui, le village de Pomquet, qui compte environ 900 habitants, la plupart d’origine acadienne, résiste toujours à l’assimilation. Il constitue l’unique bastion francophone du comté d’Antigonish où la langue française est minoritaire . En particulier, l’école acadienne de Pomquet est la seule école francophone de la région. Le village ne manque pas non plus d’atouts touristiques. Parmi ses deux hauts lieux patrimoniaux, la propriété Chez Deslauriers comporte une maison patrimoniale qui date des années 1860. Cette propriété est située sur une colline côtière offrant une vue magnifique sur la baie Sainte-Georges et la plage de Pomquet, au cœur d’un parc naturel provincial.

Le second haut lieu patrimonial du village est l’église Sainte-Croix, construite en 1863. Lors de la visite de Pascal Poirier à Pomquet, en 1876, c’est donc l’église actuelle qui s’est présentée à lui. Mais qu’on se rassure, depuis longtemps plus personne n’entre à son presbytère par la porte de la cuisine sans avoir une bonne raison pour le faire.

Jean-Marc Agator

Source principale

Ross, Sally, et J. Alphonse Deveau ; Les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse, hier et aujourd’hui ; Les Editions d’Acadie, Moncton, 1995.