Louisiane. L’héroïne cadienne de Pont-Breaux

Bayou Teche Sunset
Le bayou Teche au coucher du soleil (auteur Danynuge, licence CC BY-SA 4.0)

Une statue de bronze trône fièrement depuis 20 ans au milieu d’un parc de Pont-Breaux, une petite ville de Louisiane établie sur les bords du bayou Teche, au cœur du pays cadien. Elle célèbre l’Acadienne Scholastique Picou Breaux qui, en 1829, dresse le premier “Plan de la Ville Du Pont des Breaux” sur sa propriété et en vend des lots aux colons, fondant ainsi la ville de Pont-Breaux. Scholastique avait 33 ans, était veuve depuis un an et déjà mère de cinq enfants.

Scholastique Picou Breaux
Scholastique Picou Breaux, à Pont-Breaux (source waymarking.com)

Ce qui frappe dans cette statue, voulue par une communauté de femmes de tous âges et de toutes origines de la ville, c’est la grande force symbolique qu’elle porte. Scholastique Picou Breaux, fondatrice de la ville, n’incarne pas la souffrance endurée par les Acadiens en exil, mais la détermination sans faille et le courage à toute épreuve des Acadiens de Louisiane. Cependant l’omniprésence affichée ici de ses racines acadiennes tend à gommer la mixité culturelle dont sont issus les Cadiens.

Et pourtant, Scholastique est elle aussi un véritable concentré de Francophonie louisianaise, par essence multiculturelle. Créole d’origine française par son père, acadienne par sa mère et de cœur, elle porte à merveille la mémoire tourmentée des premiers colons de Louisiane. Voici pourquoi…

Les origines françaises

Commençons par la famille du père de Scholastique. Originaire de Brest (Bretagne), elle a profité de la seule vague de migration en Louisiane du régime français, de 1717 à 1720. Le monopole commercial de la colonie était accordé à la compagnie des Indes, fondée par le financier écossais John Law, qui transformait la Louisiane en colonie de peuplement et de plantations esclavagistes. La colonisation se faisait de façon intensive sur les bords du Mississippi autour de La Nouvelle-Orléans et plus extensive dans la vallée du Mississippi en amont. Tout devait se dérouler selon les plans prévus, mais en réalité, cet épisode migratoire a été dramatique, à cause de l’incompétence et de l’imprévoyance de la compagnie…

On estime que parmi les 6000 émigrants civils qui sont partis, seuls 40% d’entre eux ont survécu au voyage transatlantique et surtout aux conditions d’accueil déplorables sur le littoral désolé et inculte du golfe du Mexique. L’arrière-grand-père paternel de Scholastique a embarqué en juin 1720 à La Rochelle, à l’âge de 13 ans, avec sa famille. Ils ont eu ici plus de chance que beaucoup d’autres. Mais il fallait ensuite être solide pour s’adapter au climat et au nouveau régime alimentaire et résister aux maladies endémiques et aux Indiens hostiles. C’est dans ce même bateau que voyageait Jacques Cantrelle, un migrant français de 23 ans né en Picardie, qui a ensuite été très lié à la famille Picou. Si cet homme a tant d’intérêt ici, c’est qu’il a été, bien plus tard, à l’origine du rapprochement des deux branches familiales de Scholastique. Il a surtout été le bienfaiteur des premiers Acadiens de Louisiane, alors que les autorités françaises étaient encore en charge de la colonie…    

Les orgines acadiennes

Premiers colons acadiens de Louisiane
En l’honneur de Jacques Cantrelle (source waymarking.com)

En 1764, Jacques Cantrelle a déjà une longue vie de planteur et surtout d’administrateur au conseil supérieur de La Nouvelle-Orléans. Il est chargé d’aider à s’installer, à proximité d’une terre qu’il venait d’acquérir, les tout premiers réfugiés acadiens de retour de captivité. Sa plantation, qu’il nomme “Cabanocée” (nom indien d’un ruisseau de la région), est située sur la rive ouest du Mississippi, en amont des portions déjà colonisées du fleuve (actuelle paroisse Saint-Jacques). Deux ans plus tard, les colons acadiens sont si nombreux dans cette région qu’elle commence à être nommée “côte des Acadiens”. Les grands-parents maternels de Scholastique se trouvent parmi eux, mais ils ont dû subir au préalable un épisode malheureux, un de plus dans la longue errance des Acadiens en exil…

Au début de 1765, le premier groupe important de réfugiés acadiens (plus de 200) arrive en Louisiane, mené par Joseph Broussard, héros de la résistance acadienne. Ils proviennent des camps de détention à Halifax (Nouvelle-Ecosse) et ont fait un court séjour à l’île de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti). Ils sont autorisés à s’installer le long du bayou Teche, à Fausse Pointe (actuelle paroisse Ibérie). Quelques mois plus tard, une épidémie (fièvre jaune ou paludisme) force le départ de la plupart d’entre eux. Un groupe préfère rejoindre la communauté de Cabanocée, dans lequel se trouvent les grands-parents maternels de Scholastique, alors que d’autres choisissent de coloniser d’autres sites de la région…

Que faisait la famille Picou pendant ce temps ? Il a fallu attendre les années 1780 pour que le père de Scholastique rejoigne lui aussi la communauté de Cabanocée, alors administrée par les autorités espagnoles. Cherchait-il à rejoindre sa sœur, mariée à un fils de Cantrelle, lui-même frère du commandant du district ? Comment cette enclave acadienne, qui pratiquait une agriculture de subsistance, a-t-elle su gérer la cohabitation avec les familles de planteurs créoles ? Et surtout comment a-t-elle su faire la preuve de sa flexibilité culturelle ? Il ne fait ainsi pas de doute qu’à sa naissance, en juillet 1796, Scholastique Picou portait déjà en elle la culture métissée de Cabanocée, la culture cadienne…

La Cadienne de Pont-Breaux

Scholastique s’est mariée très jeune et a vécu le long du bayou Teche, sur le site de l’actuelle ville de Pont-Breaux (paroisse Saint-Martin). L’heureux élu s’appelait Agricole Breaux, fils d’un Acadien, propriétaire terrien, ancien compagnon de Broussard. Il avait hérité de la propriété où se trouvait la passerelle piétonnière construite en 1799 par son père pour traverser le bayou. On parlait déjà du pont des Breaux. En 1817, il remplace cette passerelle par le premier pont permettant le passage des véhicules. Il est mort en 1828, laissant sa veuve face à sa destinée…

Scholastique Picou Breaux est un personnage emblématique de la culture cadienne. Elle porte la mémoire de ses ancêtres créoles et acadiens qui ont su résister à des conditions de vie si difficiles tout en portant le rêve d’une nouvelle vie. Elle a su résoudre ses propres difficultés matérielles en assumant avec détermination et courage un projet collectif ambitieux. Regardons bien dans le petit parc situé sur la Main Highway, non loin du dernier pont de Breaux, construit en 1950. C’est là que se trouve la statue de bronze de cette authentique héroïne du pays cadien.

Documentation

  • Scholastique Picou Breaux, founder, Breaux Bridge, History & Culture.
  • La Francophonie nord-américaine, Cécile Vidal (La colonie du Mississippi), Etienne Rivard (Migrations et ethnicité en Louisiane), Sara Le Menestrel et Jacques Henry (Les stratégies identitaires franco-louisianaises), Presses de l’Université Laval, Québec, 2012.
  • Liste des passagers embarqués sur le vaisseau “Le Profond” commandé par Le Germeur, 10 juin 1720, Bibliothèque et Archives Canada.
  • Dictionary of Louisiana Biography, Louisiana Historical Association.
  • WikiTree (site généalogique).
  • Acadian Communities in Louisiana (site Acadians in Gray).