La découverte du Canada au défi de l’entente entre les peuples

berceau du canada gaspé
Site du Berceau du Canada. Vue générale (photo Patri-Arch 2020, © MRC de La Côte-de-Gaspé)

Savez-vous où se trouve le Berceau du Canada ? Pour les Québécois, il se situe à l’extrémité est de la Gaspésie, dans la baie de Gaspé où Jacques Cartier a planté une croix, le 24 juillet 1534, pour prendre possession du territoire au nom du roi de France. Un groupe d’Iroquoiens du Saint-Laurent était déjà sur place pour pêcher le maquereau. Leur chef Donnacona s’est-il trouvé offensé par ce geste de revendication territoriale ? Le pilote malouin, conscient du mécontentement du chef autochtone, a pu quitter les lieux dès le lendemain, non sans kidnapper deux des fils de celui-ci. On aurait rêvé d’une meilleure entrée en matière pour la naissance du Canada. Et pourtant, en 2034, la ville de Gaspé fêtera le 500e anniversaire de ce qu’elle appelle la « rencontre historique des peuples ». Car même si les Canadiens anglophones, hors Québec, ont une position différente, comme on le verra, sur la découverte de leur pays, il faut reconnaître que Gaspé sait mettre en avant la réconciliation et l’inclusivité de ses communautés. Alors quel est ce fameux « Berceau du Canada » qui fait la fierté des Gaspésiens ?

Et les Vikings ? Voir la note explicative à la fin.

Un patrimoine culturel du Québec

Commençons par l’origine du nom « Canada » que porte la Confédération canadienne depuis sa création, le 1er juillet 1867. Ce nom vient probablement du mot iroquoien « Kanata » signifiant village ou bourgade. En 1534, dans la baie de Gaspé, ce sont des Iroquoiens du village de Stadaconé (actuelle ville de Québec) que Jacques Cartier a rencontrés. L’année suivante, il est revenu dans la région en ramenant les deux fils de Donnacona qui lui ont montré le chemin de Kanata, c’est-à-dire de leur village. Cartier a alors baptisé « Canada » le village de Donnacona et les territoires que celui-ci contrôlait, puis le fleuve Saint-Laurent lui-même (rivière du Canada). De fil en aiguille, le nom Canada s’est imposé jusqu’à l’appellation officielle de la nation canadienne. Gaspé ne pouvait pas avancer une meilleure justification pour son Berceau du Canada.

panneau berceau du canada
Photo Wiki.cullin, licence CC BY-SA 4.0

A quoi ressemble donc le site du Berceau du Canada, inscrit au répertoire du patrimoine naturel du Québec ? Inauguré en 2016, ce site représente le cœur du village de Gaspé tel qu’il était au début du 20e siècle, composé d’une résidence patrimoniale d’origine (la maison Horatio LeBoutillier datant du 19e siècle) et de six bâtiments reconstitués. On y trouve notamment un wigwam, en l’honneur des Micmacs, premiers habitants de la région, et la croix de Gaspé en granit commandée par le gouvernement canadien lors du 400e anniversaire de l’arrivée de Jacques Cartier dans la baie de Gaspé. Inaugurée à Gaspé le 25 août 1934, cette croix de granit marquait déjà la pleine reconnaissance nationale de ce village comme berceau du Canada. En 1949, l’entrée de Terre-Neuve et Labrador dans la Confédération canadienne allait sensiblement changer la donne…

Un concurrent sérieux au Canada

Comment la création de la 10e province du Canada a-t-elle pu remettre en cause la belle harmonie qui prévalait à Gaspé lors des fêtes grandioses du 400e anniversaire de la découverte du Canada ? Pour le comprendre, il faut remonter au voyage de Jean Cabot (Giovanni Caboto), un navigateur vénitien au service du roi d’Angleterre, le long de la côte est de Terre-Neuve, en 1497. En quête d’une route maritime vers l’Asie, Cabot aurait débarqué à Terre-Neuve le 24 juin, jour de la Saint Jean-Baptiste, et pris possession officiellement du territoire. L’identification du lieu du débarquement reste très incertaine. Selon une légende populaire à Terre-Neuve, il aurait débarqué au cap Bonavista. Rien n’est moins sûr. Était-ce plutôt dans la péninsule Avalon ou plus précisément dans l’actuel port de St. John’s ?

Quoi qu’il en soit, les fêtes du 500e anniversaire du débarquement de Jean Cabot, à l’été 1997, ne manquaient pas non plus de panache. Leur point d’orgue a été sans conteste la célébration à Bonavista, le 24 juin, en présence de la reine Élisabeth II, de l’arrivée du Matthew, une réplique moderne du navire utilisé par Jean Cabot lors de son voyage. Les autorités de la province ont alors décidé que le 24 juin serait un jour férié provincial dénommé « Jour de la découverte ». Mais les populations autochtones, premiers habitants du territoire, ont contesté cette décision, car fêter ainsi la « découverte » de leur territoire revenait à effacer leur propre histoire…

La difficile entente entre les peuples

journée nationale des peuples autochtones
Journée nationale des peuples autochtones (photo Dennis G. Jarvis, licence CC BY-SA 2.0)

En juin 2020, dans un souci de réconcilier les peuples, le gouvernement provincial a décidé de renommer le « Jour de la découverte » en « Congé de juin », en attendant de conclure les discussions avec les organisations autochtones. Aujourd’hui, à Terre-Neuve et Labrador, le Congé de juin est fêté chaque lundi le plus proche du 24 juin (le 22 juin en 2026). Quatre ans plus tard, la ville de St. John’s, en concertation avec sa communauté autochtone, est allée encore plus loin. Elle a renommé le Congé de juin en « Journée nationale des peuples autochtones », alors que celle-ci est fêtée chaque 21 juin dans tout le Canada, sans être toutefois un jour férié dans la province. Quel beau symbole tout de même ! A St. John’s on pourra profiter de son jour de congé de juin, autrefois le « Jour de la découverte », pour honorer les diverses cultures autochtones de la province…   

Revenons à Gaspé, Berceau du Canada, où la communauté autochtone est la Nation Micmac de Gespeg. Dans sa planification stratégique 2034, la ville veut mettre en valeur son histoire, son territoire et ses communautés, notamment ses trois peuples fondateurs, francophone, anglophone et micmac. Alors laissons-nous bercer par la préparation du 500e anniversaire de la rencontre des peuples. A Gaspé au moins, personne ne cherche aujourd’hui à effacer leur histoire.

Image d’en-tête : Site du Berceau du Canada. Vue générale (photo Patri-Arch 2020, © MRC de La Côte-de-Gaspé).

Note explicative sur les Vikings : cet article n’évoque que la découverte « officielle » du Canada par les deux premières puissances coloniales européennes en Amérique du nord, la France et la Grande-Bretagne. Il n’ignore pas que les Vikings sont les premiers Européens à avoir débarqué à Terre-Neuve, vers l’an mille, comme l’attestent les vestiges archéologiques retrouvés en 1960 à l’Anse-aux-Meadows. Peut-être se sont-ils aussi aventurés dans le golfe et la vallée du Saint-Laurent. Mais ils ne sont restés que peu de temps en Amérique du nord, sans établir de colonies permanentes ni exploiter durablement les ressources locales. Peut-on dès lors parler de découverte du Canada à leur sujet ?

Jean-Marc Agator

Sources

Havard, Gilles et Vidal, Cécile ; Histoire de l’Amérique française, Flammarion, Champs histoire, 2019.

Heritage Newfoundland & Labrador ; Débarquement à Terre-Neuve ; The Matthew ; Les Scandinaves dans l’Atlantique Nord.

Ville de Gaspé – Planification stratégique 2034 ; mars 2025.