Canada. Le jeu de la crosse en forme de revanche olympique

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Joueurs de la crosse en action (image Pixabay)

Après la parenthèse enchantée des Jeux Olympiques de Paris en 2024, les passionnés ont maintenant les yeux rivés sur les JO de Los Angeles en 2028, où cinq nouveaux sports[1] ont été ajoutés au programme. Parmi ceux-ci, la crosse (lacrosse) est un sport d’équipe rapide et dynamique consistant à se lancer une petite balle en caoutchouc avec un bâton muni d’un filet à son extrémité pour la projeter dans le but adverse. Aux JO de Los Angeles, la crosse se jouera sur la pelouse rectangulaire de l’Exposition Park Stadium, avec deux équipes de six joueurs (ou joueuses), en quatre séquences non-stop de huit minutes. Voilà pour les règles du jeu moderne. Mais là n’est pas l’essentiel dans cet article. Car d’où vient ce sport ? La crosse est l’un des trois sports traditionnels des jeux autochtones d’Amérique du nord[2]. Institutionnalisé et codifié au 19e siècle par les colons canadiens, il est devenu, en 1994, le sport national d’été[3] du Canada. Les Autochtones sont très fiers qu’il fasse son entrée aux JO. On les comprend. Ne nous privons donc pas ici de mettre en lumière l’esprit originel de ce sport traditionnel peu à peu occidentalisé…

Les origines du jeu de la crosse

la crosse des tribus
Chaque tribu a sa crosse (Source Handbook of American Indians North of Mexico, domaine public) : a. Iroquois et b. Passamaquoddys (nord-est) c. Ojibwés (Grands Lacs) d. Cherokees (sud-est)

Bien avant l’arrivée des colons européens, les Autochtones pratiquaient le jeu de la crosse dans le Canada et les Etats-Unis actuels, notamment autour des Grands Lacs et dans le sud-est et le nord-est des Etats-Unis. Les règles et pratiques du jeu étaient très diverses, même s’il était interdit pour tous de toucher la balle de ses mains. On peut cependant distinguer trois formes de bâton basiques. Les Cherokees et autres tribus du sud-est utilisaient une sorte de raquette de cuir détendu de 75 cm dans chaque main pour manipuler une petite balle en daim. Une rencontre pouvait réunir des centaines de participants sur un vaste terrain situé entre deux villages adverses, dont les buts étaient séparés de 500 mètres à plusieurs kilomètres. Par contre, les tribus des Grands Lacs ne se servaient que d’un seul bâton de 90 cm par joueur, terminé par une poche circulaire un peu plus large que la balle en bois. Au nord-est, le bâton des Iroquois mesurait plus d’un mètre et se terminait par un crochet recouvert d’un filet triangulaire, préfigurant les bâtons utilisés aujourd’hui.

Les premiers Européens à découvrir ce jeu traditionnel sont les missionnaires jésuites français dans la vallée du Saint-Laurent, au pays des Hurons et des Algonquins, au début du 17e siècle. Ils sont étonnés par ce jeu mi-guerrier, mi-sportif (semblable à celui pratiqué par les Iroquois), que le père Jean de Brébeuf appelle « la crosse ». Pourquoi « la crosse » ? D’après Fabrice Delsahut, le missionnaire normand faisait allusion au jeu de balle dénommé la crosse (ou soule à la crosse), qui se pratiquait en France depuis le Moyen Âge, notamment en Normandie, avec des bâtons incurvés à leur bout. Naturellement, les Autochtones utilisaient une autre terminologie, en se référant à la technique elle-même ou à l’aspect guerrier. Par exemple les Onondagas, l’une des Six Nations iroquoises, nommaient leur jeu dehuntshigwa’es (« des hommes frappent un objet rond ») et les Cherokees da-nah-wah’uwsdi (« petite guerre »).

Des valeurs traditionnelles déconstruites

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Jeu de la crosse chez les Choctaws, tribu du sud-est des Etats-Unis (peinture de George Catlin, domaine public)

Pourquoi toutes ces précisions ? Tout simplement parce qu’elles suggèrent de grandes variations du jeu entre les régions autochtones. Les deux raquettes de cuir utilisées par les tribus du sud-est rendaient les passes très difficiles entre les nombreux joueurs, si bien que la balle se trouvait le plus souvent au sol, dans une grande confusion sur le terrain. Les participants devaient alors montrer leur courage, leur force et leur vitesse. A l’inverse, le jeu des Iroquois était pratiqué par 15 à 20 joueurs de chaque côté, avec des bâtons au filet tendu bien adapté aux passes entre les joueurs. Moins spectaculaire que celui des tribus du sud-est, il révélait plutôt une grande dextérité et un impressionnant engagement physique des participants. Dans la tradition autochtone, le jeu de la crosse remplissait plusieurs fonctions, en dépassant l’aspect purement ludique. Il permettait notamment de régler les conflits entre les tribus, de préparer physiquement les joueurs pour la chasse ou la guerre et de favoriser les rassemblements propices à la vénération des divinités religieuses.

L’occidentalisation de ce jeu a peu à peu déconstruit les valeurs traditionnelles autochtones et normalisé les règles. Comme le précise le géographe Jean-Pierre Augustin, « … dans un cas, le jeu remplit une fonction spirituelle d’échange, d’apprentissage à la vie sociale et de construction identitaire, dans l’autre, le sport met l’accent sur la nécessité des règles et des scores et valorise l’élitisme des acteurs ». Ainsi, fortement inspirée par le jeu des Iroquois, la version originelle du jeu moderne codifiée en 1867, la crosse au champ (Lacrosse Field), se joue entre deux équipes de 10 joueurs sur un terrain engazonné. De nos jours, la version la plus populaire du jeu est toutefois la crosse en enclos (Lacrosse Sixes), qui se jouera aux JO de Los Angeles. Pour autant, cette apparition bienvenue de la crosse à Los Angeles n’est en réalité qu’un retour aux JO.

Vers une revanche olympique

En effet, une fois codifiée, la crosse a fait son apparition aux JO de Saint-Louis en 1904 et de Londres en 1908, puis a disparu malgré de nouvelles démonstrations en 1928 et 1932. Aujourd’hui, l’organisation internationale de Lacrosse, baptisée World Lacrosse, regroupe 94 membres, nationaux et continentaux. Les deux meilleures nations du monde dans ce sport, toutes disciplines confondues (H/F, Field, Sixes…), sont sans surprise le Canada et les Etats-Unis. Et la troisième ? Voilà la véritable surprise de ce sport. C’est une organisation sportive autochtone unique au monde, la Haudenosaunee Nationals. Celle-ci est composée de joueurs (et joueuses) autochtones des Six Nations iroquoises, de nationalité canadienne ou américaine, qui voyagent dans le monde avec leur propre passeport autochtone. Seront-ils invités à concourir aux JO de Los Angeles sous leur propre drapeau ? A n’en pas douter, ce serait une formidable revanche olympique. Leurs valeurs traditionnelles n’auraient pas été complètement oubliées.

Image d’en-tête : Joueurs de la crosse en action (image Pixabay).

Jean-Marc Agator

Sources

Augustin, Jean-Pierre ; Le jeu de la crosse : des pratiques amérindiennes aux sports codifiés ; Cahiers du MIMMOC, Université de Bordeaux Montaigne, 2015.

Delsahut, Fabrice ; « Le frère cadet de la guerre » : étude ethnologique d’une pratique amérindienne que les premiers missionnaires européens ont nommée « jeu de la crosse » ; Revue internationale des sciences du sport et de l’éducation physique, Brest, Volume 33 – Printemps-Eté 2012.

Keoke, Emory Dean and Porterfield, Kay Marie; American Indian Contributions to the World. 15,000 Years of Inventions and Innovations; Checkmark Books, New York, 2002, p. 152-154.


[1] Baseball/softball, cricket, flag football, lacrosse et squash.

[2] Avec le tir à l’arc et le canoë/kayak.

[3] Le hockey sur glace est le sport national d’hiver du Canada.